jeudi 31 mars 2011

Non rien de rien, je ne regrette rien

Donald Rumsfeld était invité au Hudson Institute de Washington ce mardi pour présenter ses mémoires « Known and Unknown » parus en février. L’ancien Secrétaire à la Défense de l’administration Bush (de 2001 à 2006), aux commandes de la guerre en Afghanistan et de l’invasion en Irak, est revenu sur ses six années passées à la tête du Pentagone en justifiant ses actions et en balayant toute critique. Extraits.

Un Donald Rumsfeld confiant
ce 29 mars à Washington (Photo C.S.)
Sur la lutte contre le terrorisme. L’ancien faucon républicain âgé de 78 ans souhaite mettre un A+ au Président Bush dans ce domaine. Car s’il reste selon lui « impossible » de se défendre contre des attaques terroristes partout et à toute heure du jour et de la nuit, « depuis près de dix ans les Etats-Unis n’ont pas connu la moindre attaque terroriste réussie ». Ce qui, à ses yeux, est « à mettre au crédit de Bush et de la structure qu’il a créée ». Une structure « pas simplement défensive » mais visant aussi à « faire pression sur les terroristes et à rendre toutes leurs actions beaucoup plus difficiles telles que lever de l’argent, voyager ou communiquer par téléphone ».

Sur la guerre en Afghanistan. Aux premières loges de ce conflit en tant que ministre de la Défense, Donald Rumsfeld rejette les critiques concernant la campagne menée sur le terrain par les troupes américaines. Il souligne que les Etats-Unis sont arrivés dans ce pays avec des « forces limitées » et sont malgré tout parvenus à « tuer et capturer des membres d’Al-Quaïda », à « repousser les Talibans hors de Kaboul et de la plupart du reste du pays » et à limiter au final la « période de violence ». Selon lui, de 2003 à 2005, l’Afghanistan était même en « très bonne forme », puisqu’il y avait une Constitution et des élections, l’activité économique avait repris et les réfugiés revenaient. « On a déformé l’histoire » en affirmant que les Américains avaient perdu pied en Afghanistan, poursuit-il. L’ancien Congressman estime aujourd’hui que ce pays devra « évoluer dans la voie qui lui convient le mieux et qui correspond à son stade particulier de développement ».

Sur le fiasco des armes de destruction massive en Irak. L'ex-Secrétaire d'Etat assure que l’administration Bush et l’armée croyaient en leur existence. Pour Rumsfeld, affirmer que la présence de ces armes chimiques et biologiques était un prétexte mensonger pour envahir l’Irak est une « allégation honteuse ». « Des erreurs ont été faites », reconnait-il, mais « je peux vous assurer que le Président croyait chaque mot qu’il prononçait, tout comme le vice-Président Dick Cheney ou le Secrétaire d’Etat Colin Powell ». Ce dernier aurait notamment « beaucoup travaillé pour préparer son discours devant le Conseil de sécurité des Nations unies (le 5 février 2003) et l’idée qu’il ait pu mentir est tout simplement inexcusable et irresponsable », ajoute Rumsfeld, éludant complètement la question de la légitimité de cette guerre.

Colin Powell présentant son argumentaire
au Conseil de sécurité de l'ONU le 5 février 2003

Sur les allégations de tortures à Guantanamo. Donald Rumsfeld raconte d'un air presque amusé à l’auditoire du Hudson Institute avoir un jour discuté avec une journaliste et lui avoir demandé : « Combien de personnes ont selon vous subi la torture par l’eau à Guantanamo ? » (« waterboarding » en anglais, technique du Moyen Âge consistant à ligoter la victime sur une planche, à lui recouvrir la tête d'un tissu et à lui verser de l’eau dessus pour la faire suffoquer). La journaliste aurait répondu : « Des dizaines ». Et lui de répliquer : « Bien sûr que la réponse est zéro. Aucun homme n’a subi une telle torture à Guantanamo. Pas un! ». Malaise et froid dans la salle face à ces propos inévitablement invérifiables.

Sur l’OTAN et la révolution libyenne aujourd’hui. Rumsfeld estime que l’OTAN est « potentiellement utile » car certains problèmes ne peuvent pas être réglés à l’échelle d’un seul pays. L’ex-ministre rappelle fièrement « qu’au temps de la guerre contre le terrorisme Bush et Powell ont réussi à réunir une coalition de 90 pays, en Afghanistan ils ont obtenu une coalition de 69 pays et en Irak de 45 pays ». Il se dit frappé de voir aujourd’hui toutes ces discussions confuses sur la Libye. Selon lui, l’OTAN ne peut bien fonctionner qu’avec un « engagement » et un « leadership fort » des Etats-Unis, non seulement sur le plan militaire mais aussi politique, « c’est juste une réalité de cette institution » selon lui. A la question de savoir si cela est une critique indirecte à l’adresse du Président Obama et s’il souhaiterait voir les Etats-Unis reprendre la direction des opérations en Libye, le belliqueux Rumsfeld remue sur son siège, lâche un faible sourire, avant de répondre oui de la tête.

mardi 29 mars 2011

Obama : La Libye n’est pas l’Irak

Critiqué à droite comme à gauche sur la question libyenne, Barack Obama a défendu lundi soir, lors d'une adresse télévisée à la Nation, son intervention militaire. Il a souligné qu’il était de sa responsabilité d’agir pour éviter un massacre humanitaire tout en assurant que les troupes américaines ne s’engageraient pas davantage comme ce fut le cas en Irak.

Les clarifications du Président démocrate étaient attendues depuis qu'il a décidé de lancer il y a dix jours des frappes aériennes sur les forces du colonel Khadafi, avant de se retirer de la direction des opérations pour céder le « lead » à l’OTAN. L'opinion américaine reste en effet divisée sur la question: 47% de la population soutiendraient l’intervention des Etats-Unis contre 37% qui la désapprouvent selon un sondage Gallup. De nombreuses critiques émanent en outre du Congrès, plusieurs législateurs des deux bords politiques ayant reproché à Obama de n'avoir pas sollicité leur autorisation avant de lancer les frappes. Le chef de l'Etat s’est aussi vu accuser sur sa gauche d'engager le pays dans une troisième guerre au Moyen-Orient et sur sa droite d’être trop frileux comparé à son prédécesseur George W. Bush lors de l’invasion de l'Irak en 2003.

Dans ce contexte, Obama a répliqué lundi, depuis la « National Defense University » de Washington, qu’il était de la responsabilité des Etats-Unis d’intervenir. Car cela aurait été « trahir ce nous sommes » que  de ne pas « empêcher un massacre ». « Depuis plus de 40 ans, le peuple libyen est dirigé par un tyran, Mouammar Kadhafi. Il prive son peuple de toute liberté, exploite ses richesses, assassine ses opposants, chez lui comme à l'étranger, et terrorise des innocents dans le monde entier (...) Ce soir, je suis en mesure de dire que nous avons stoppé la progression meurtrière de Kadhafi », a-t-il martelé, précisant que le cas libyen était différent de l’Egypte, du Bahreïn, du Yémen ou de la Syrie.

 Extrait du discours de Barack Obama du 28 mars 2011

Le Président a par ailleurs souligné que « la Libye et le monde se porteraient mieux sans Kadhafi au pouvoir » mais il a ajouté que ce serait une « erreur » d’élargir davantage l’intervention américaine: « Nous avons pris ce chemin en Irak, le changement de régime a duré huit ans et a coûté des milliers de vie américaines et irakiennes ainsi que près d’un billion (mille milliards) de dollars. Nous ne pouvons pas nous permettre de répéter cela en Libye ». Le « Commander in Chief » a conclu ses propos en assurant que dès à présent les Etats-Unis n’auraient plus qu'un « rôle de soutien » en Libye.

 Discours de George W. Bush annonçant l'invasion de l'Irak le 19 mars 2003

Ce discours de 27 minutes aura probablement convaincu une partie de l’opinion publique par ses touches patriotiques et émotionnelles. Mais il n'aura certainement pas répondu aux plaintes des législateurs, le Président se bornant à déclarer qu’il avait autorisé les frappes « après avoir consulté le leadership bipartisan du Congrès ». Les critiques émanant de Capitol Hill devraient donc se poursuivre. Dès lundi soir, le sénateur d’Arizona et ancien candidat républicain à la Maison Blanche en 2008, John McCain, a reproché à Obama son manque de fermeté indiquant: « Si l’on dit à Khadafi 'Ne t’inquiète pas tu ne seras pas contraint par la force de quitter le pouvoir', je pense que c’est un signal très encourageant pour lui ».

mercredi 16 mars 2011

La Maison Blanche reste branchée nucléaire

Les événements catastrophiques du Japon ont ouvert un débat aux Etats-Unis sur la sécurité du programme nucléaire américain. Certains législateurs appellent à freiner la construction de nouvelles centrales mais l’administration Obama, soucieuse de développer les « énergies propres » et de réduire la dépendance du pays envers le pétrole étranger, y reste opposée.

Le Ministre de l'Energie Steven Chu,
 co-lauréat du Prix Nobel de Physique en 1997
 (Photo:Center For American Progress Action Fund)
« Pouvez-vous nous assurer que les explosions survenues dans plusieurs réacteurs de la centrale de Fukushima (suite au séisme et au tsunami de vendredi) ne peuvent pas arriver chez nous ? ». Question du député démocrate de l’Illinois Bobby Rush au Secrétaire d’Etat à l’Energie Steven Chu, lors d’une audition devant la commission de l’Energie de la Chambre ce mercredi à Washington. « Je peux vous assurer que nous allons regarder de très près ce qui se passe au Japon et tirer toutes les leçons qui doivent être tirées », a répondu le représentant de la Maison Blanche.

Et d'ajouter que les centrales nucléaires américaines ont été construites « sur base de critères de sécurité extraordinairement élevés pour faire face aux tremblements de terre, aux tempêtes et aux attaques terroristes » et que « si certains critères doivent être renforcés ils le seront ». L’administration Obama reste donc pour l'heure entièrement « engagée » dans la poursuite de son programme nucléaire. Elle continue notamment à défendre l'adoption par le Congrès d'une enveloppe de 36 milliards de dollars de garanties de prêts fédérales en 2011 pour la construction de nouvelles centrales (18,5 milliards ont déjà été alloués en 2010). 

Proposition d'un moratoire temporaire

Un optimisme qui ne semble toutefois pas partagé par tout le monde, notamment dans le camp démocrate. Les Américains ont en effet le premier parc nucléaire au monde avec 104 réacteurs, dont la plupart sont concentrés sur la moitié Est du territoire. Une partie de ces centrales ont été construites, dans les années 1960-70, sur des zones à forte activité sismique comme la Caroline du Sud ou la Californie. Certaines d’entre elles sont en outre du même modèle que la centrale japonaise aujourd'hui en difficulté.

Dans ce contexte, plusieurs législateurs ont appelé à revoir les dispositifs de sécurité des différents sites. Le sénateur indépendant du Connecticut Joe Lieberman a réclamé un « moratoire temporaire sur la construction de centrales nucléaires aux Etats-Unis », alors que des demandes pour exploiter 20 nouvelles centrales sont actuellement sur la table. Lieberman précise être un partisan du nucléaire, qui reste à ses yeux une source d’énergie « domestique et propre ». Il ne souhaite donc pas arrêter définitivement la construction de centrales mais simplement y « mettre un frein jusqu’à ce que l’on comprenne les ramifications de ce qui se passe au Japon ».

Le député démocrate du Massachusetts Ed Markey, membre de la commission de l'Energie à la Chambre des représentants, estime de son côté que les Etats-Unis sont aussi « vulnérables » que le Japon et qu’il convient de « mettre en veilleuse tout projet d'installation nucléaire devant être aménagé dans une zone à forte activité sismique ». Markey propose en outre de moderniser les dispositifs de sécurité des réacteurs déjà situés dans des zones d’activité sismique. Les leaders démocrates de la commission de l'Energie ont quant à eux appelé à l'ouverture d'une enquête afin de déterminer si les centrales nucléaires du pays peuvent faire face à des séismes majeurs ou des tsunamis.

Three Mile Island dans les mémoires

Mais les élus républicains, largement en faveur d’une expansion du nucléaire aux Etats-Unis, ne semblent pas du tout sur la même longueur d’onde et ont mis en garde contre un jugement trop hâtif dans la situation émotionnelle actuelle. Le chef de la minorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell (Kentucky), a expliqué sur FoxNews que le plus important restait de « nous libérer de notre dépendance envers le pétrole étranger », ajoutant que ce n’était pas le moment adéquat pour prendre des décisions politiques internes.

Jimmy Carter quittant le site de Three Mile Island
(Photo: President's Commission
 on the Accident at Three Mile Island)
L’administration Obama, soucieuse d'investir dans ce qu'elle considère comme une « énergie propre » et « créatrice d'emplois », va donc tenter de maintenir sa politique sur le nucléaire tout en assurant à ses alliés démocrates et à l'opinion publique  que toutes les mesures de sécurité seront prises. Le pays reste profondément marqué par l’accident nucléaire de Three Mile Island (Pennsylvanie) survenu en 1979, sous l'administration Carter, au cours duquel le coeur de l'un des réateurs avait en partie fondu. Peu après cet incident qui n'a fait aucune victime, la construction de nombreux réacteurs similaires à celui de Three Mile Island fut arrêtée. Avec la catastrophe bien plus grave de Tchernobyl (Ukraine) en 1986, les Etats-Unis décidèrent de littéralement mettre un terme à leur programme nucléaire.

Ce n’est qu’en 2005 que la « renaissance nucléaire » eut lieu aux Etats-Unis lorsque le Président républicain George W. Bush décida de visiter la centrale de Calvert Cliffs, dans le Maryland, pour encourager la construction de nouveaux sites. Quelques semaines plus tard, le Congrès adopta l’Energy Policy Act, comportant une série de mesures incitatives pour la construction de centrales. Loin de prendre le contre-pied de Bush en la matière, le démocrate Barack Obama renforça cette tendance peu après son arrivée à la Maison Blanche en 2008. Il distribua notamment à différents opérateurs les 18,5 milliards de prêts-garanties qui  avaient été votés sous Bush mais n'avaient pas encore été alloués. Obama continue aujoud'hui de prôner le nucléaire comme une « partie très importante du mix énergétique » (20% de la production d'électricité des Etats-Unis).

Et l'Europe dans tout ça?

Dans la foulée des événements du Japon, l’Union européenne a de son côté décidé de lancer des tests de résistance sur ses centrales nucléaires durant le deuxième semestre 2011. Le gouvernement allemand a par ailleurs annoncé mardi la fermeture immédiate et pour trois mois de tous les réacteurs mis en service en Allemagne avant la fin 1980 (au nombre de sept), dans l’attente d’une évaluation des risques. 

mercredi 9 mars 2011

Mike Huckabee: le pari des républicains en 2012?

Si le candidat démocrate pour les élections présidentielles américaines du 6 novembre 2012 ne fait pas l’ombre d’un doute, aucun « leader » n’a pour l’instant véritablement émergé du côté républicain. Une situation inédite depuis 1952 qui témoigne d’une crise d’identité du parti de l’éléphant.  

La liste est longue : dans un sondage réalisé fin février par l’institut Gallup auprès de 1326 républicains et indépendants, pas moins de douze noms sont retenus pour devenir de potentiels candidats aux primaires du parti républicain qui débuteront en janvier 2012. Mais aucun ne parvient à franchir la barre des 20%. Seuls trois se détachent légèrement du lot : Mike Huckabee recueille 18% des voix, suivi de Mitt Romney et Sarah Palin tous deux bloqués à 16%. Qui sont ces trois « présidentiables » en puissance?

Le premier, Mike Huckabee, 56 ans, était gouverneur de l’Arkansas de 1996 à 2007 et candidat malheureux à l’investiture républicaine pour les présidentielles de 2008 (il arriva troisième derrière John McCain et Mitt Romney). Aujourd’hui présentateur vedette d’une émission sur Fox News, cet ancien pasteur baptiste, sceptique quant à la théorie de l’évolution, a récemment déclaré sur une station de radio newyorkaise qu’en « ayant grandi au Kenya », les « vues du Président Obama, sur les Britanniques par exemple, sont très différentes de celles de l’Américain moyen », ajoutant qu’il aimerait « en savoir plus sur l’endroit exact où le Président est né ».

Palin a perdu des points depuis Tucson

Huckabee a dû, quelques jours après, revenir sur ses propos car Barack Obama est né et a grandi à Hawaii (avec un passage par l’Indonésie), son père étant Kenyan et sa mère Américaine. Le potentiel candidat s’est également illustré en affirmant devant des étudiants en journalisme qu’autoriser le mariage gay était comme légaliser l’inceste, l’usage de drogues ou la polygamie, arguant au passage que les couples de même sexe ne peuvent pas élever d’enfants car ces derniers « ne sont pas des chiots ». Il a par ailleurs critiqué l’actrice oscarisée Natalie Portman pour sa « grossesse visible » alors qu’elle n’est même pas mariée.


Mike Huckabee interviewé
en direct à la télé le 28 février

Derrière Huckabee, arrive Mitt Romney, 64 ans, businessman élevé dans la foi mormone, qui fut gouverneur du Massachusetts de 2003 à 2007. Sur le plan politique, Romney apparaît plutôt comme un modéré - il était d’ailleurs indépendant avant d’entrer en politique en 1994. A cette époque, il se disait conservateur fiscal (pour la restriction des dépenses et des taxes) et tolérant sur la question des droits civiques comme l’avortement ou les droits des homosexuels. Toutefois, ses positions en matière sociétale (IVG, mariage gay, recherche sur les cellules souches, etc.) sont devenues opportunément plus conservatrices à la fin de son mandat de gouverneur et au moment de sa candidature pour les primaires du parti républicain début 2008. Romney semble aujourd'hui plus motivé que jamais pour se lancer à nouveau dans la bataille et a déjà amassé beaucoup d’argent pour sa future campagne.

Enfin, en troisième position, on retrouve l’incontournable Sarah Palin, 47 ans, gouverneure de l’Alaska de 2006 à 2009, qui aurait pu devenir vice-Présidente des Etats-Unis si John McCain avait été élu à la Maison Blanche en 2008. Alors qu’elle figurait jusqu’il y a peu encore comme la future nominée républicaine de 2012, l’égérie du Tea Party semble avoir laissé des plumes dans la fusillade tragique de Tucson, en janvier dernier, qui a fait six morts et blessé à la tête la parlementaire démocrate d’Arizona Gabrielle Giffords. Palin a en effet été fermement critiquée pour avoir diffusé des messages violents durant la campagne pour les élections de mi-mandat en novembre, en publiant notamment sur Internet une carte des cibles à éliminer qui pointait dans un viseur de revolver plusieurs districts aux mains des démocrates dont celui de Giffords. Même si Palin a nié ces accusations et retiré le site incriminé, elle a, semble-t-il, perdu des points dans les sondages.

Les dégâts de l'administration Bush

Le sondage Gallup laisse apparaître plus loin derrière ces trois présidentiables une dizaine d’autres candidats potentiels dont l’ex-président de la Chambre des représentants Newt Gingrich (9%), le parlementaire du Texas Ron Paul (5%) ou la députée du Minnesota Michele Bachmann (4%) qui avait ostensiblement délivré en janvier la réponse du Tea Party au discours sur l’état de l’Union du Président Obama, se démarquant de la réponse officielle des républicains (malheureusement pour elle, elle regardait la mauvaise caméra…). Au final, aucun « front runner » (coureur de tête) ne se dégage à ce stade, ce qui n’est plus arrivé depuis 1952. Lors des dix courses républicaines ayant eu lieu entre 1952 et 2008, à chaque fois une figure s’est détachée du lot à cette étape de la campagne et dans la plupart des cas elle a remporté les primaires qui ont suivi. 2008 est la seule année où le nom du candidat final, en l’occurrence John McCain, a émergé si tard.

Cette dispersion des voix et cette absence de leader naturel ou charismatique révèlent une perte de repère de l’électorat conservateur ainsi qu'une crise d'identité du parti républicain qui cherche à se redéfinir après les huit années impopulaires d’administration Bush. L’émergence du Tea Party y est sans doute aussi pour quelque chose car si ce mouvement populiste et anti-taxation a redynamisé le parti républicain, elle l'a également déchiré en son sein - les nouveaux élus Tea Party tentant sur bien des aspects de se démarquer de leurs confrères traditionnels (on l'a vu dernièrement dans les négociations budgétaires). Toutefois, certains experts prédisent que le parti républicain reviendra en force en 2016 avec des candidats redoutables notamment issus du Tea Party - comme le sénateur de Floride Marco Rubio - qui sont aujourd'hui trop jeunes en politique pour se présenter. 

Mais pour l'heure, la situation reste plus que favorable à Barack Obama qui est le seul candidat démocrate à ce stade, même si sa candidature n'a pas encore été officiellement annoncée.

jeudi 3 mars 2011

L’arrêt total du gouvernement évité de justesse

Soupir de soulagement: l’arrêt total du gouvernement américain faute d’accord sur le budget fédéral 2011 a été évité de justesse mercredi. Républicains et démocrates ont entériné in extremis un compromis visant à prolonger de deux semaines le financement temporaire de l’Etat qui arrive à échéance ce 4 mars. Tout le défi pour les deux partis sera de parvenir à un accord global sur le reste de l’année 2011 d’ici le 18 mars. 

Un  arrêt du gouvernement ne serait pas forcément
favorable à la Maison Blanche comme en 1995
(Photo C.S.)
A deux jours près, l’épisode de 1995 était renouvelé. Cette année-là, suite à l’absence d’accord sur le budget entre le Président démocrate Bill Clinton et le Congrès majoritairement républicain, le gouvernement ainsi que toutes les agences fédérales du pays avaient cessé de fonctionner pendant plus de 20 jours, condamnant quelque 200 000 employés à rester chez eux sans recevoir de salaire. Seuls les services « essentiels », dont ceux liés à la sécurité nationale, avaient pu continuer à tourner. Mais les retraités et vétérans ne pouvaient plus recevoir leur pension, aucun Américain ne pouvait s’enregistrer à la sécurité sociale, le Département d’Etat ne délivrait plus de passeport ni de visa, tandis que tous les parcs et musées gardaient portes closes.

Les archives des journaux de l’époque rapportent même que dans  le zoo national de Washington DC des kilos de fumier d’éléphant commençaient à s'empiler, faute d’employés pour les ramasser et les porter au compostage... Sur le plan économique la facture avait été salée sans parler du désastre en terme d'impact politique: la première puissance mondiale se retrouvant à l'arrêt avec un gouvernement complètement paralysé! 

Rapport de Goldman Sachs

Rares sont donc ceux qui veulent revivre un tel épisode, aussi bien du côté des démocrates que des républicains. Selon un sondage paru dans le Washington Post cette semaine, en 1995, 46% des Américains avaient fait retomber la faute sur le Congrès républicain de l'époque (notamment sur le président de la Chambre Newt Gingricht) tandis que 27% seulement avaient blâmé l’administration Clinton. Aujourd’hui, la situation semble plus floue: 36% des Américains interrogés estiment en effet que les républicains seraient responsables en cas de « shutdown » du gouvernement,  contre 35% qui préfèrent pointer du doigt la Maison Blanche. Chacun a donc tout intérêt à éviter le pire.

Sauf que pour empêcher un nouvel arrêt du gouvernement, il faut d'abord s'entendre sur son financement. Or l’antagonisme entre les deux partis sur cette question, en particulier sur la réduction des dépenses publiques, est si grand qu'atteindre un accord semble relever de la mission impossible. Le vote du budget de l’année fiscale 2011 (qui s’achève le 30 septembre) devait en théorie avoir lieu à l’automne dernier. Mais avec les élections de mi-mandat et la mise en place du nouveau Congrès, les élus sortants ne sont pas parvenus à l’adopter dans sa totalité. Ils ont simplement voté une résolution visant à étendre le financement de l’Etat jusqu’au 4 mars 2011.

Le 19 février, les républicains majoritaires à la Chambre ont bien tenté de mettre sur la table un projet de budget réclamant 61 milliards de dollars de coupes dans les dépenses de l’Etat afin de réduire le déficit colossal du pays. Mais les démocrates majoritaires au Sénat ont refusé d’entériner de telles réductions susceptibles, selon eux, de porter atteinte aux fonctions vitales du gouvernement et de l’économie. Dans leur argumentaire, les démocrates ont brandi un rapport confidentiel de la banque d’investissement Goldman Sachs avertissant ses clients que les coupes réclamées par la Chambre ralentiraient de façon significative la croissance américaine. Le Président Barack Obama lui-même a menacé de poser son veto à un tel projet de budget s’il venait à se retrouver sur sa table. Aucun n'accord n'est donc sorti de cette bataille, si bien que la rumeur d’un potentiel arrêt du gouvernement a commencé à enfler. 

Couper 4 milliards immédiatement

C’est dans ce contexte que le parti républicain est revenu, en début de semaine, avec une nouvelle proposition de compromis visant à étendre de 15 jours supplémentaires le financement des activités de l’Etat, en sabrant immédiatement 4 milliards de dollars dans les dépenses. Face à l’urgence de la situation, les démocrates ont accepté le « deal », la plupart des réductions proposées touchant à des programmes qu’Obama avait de toute façon l’intention de supprimer ou remplacer. La Chambre a donc adopté cette résolution mardi avec 335 voix pour et 91 contre, suivie du Sénat le lendemain avec 91 voix pour et 9 contre. La nouvelle « deadline » est désormais fixée au 18 mars.

Les deux partis s’accordent à dire qu’il faudra alors impérativement s'entendre sur l’ensemble du budget pour le reste de l’année fiscale 2011. Estimant que « vivre avec la menace d’un arrêt du gouvernement toutes les deux semaines n’est pas responsable et met en danger le progrès de notre économie », Obama a décidé de constituer une équipe au sein de la Maison Blanche, dirigée par le vice-Président Joe Biden, qui sera chargée de négocier avec les leaders républicains et démocrates des deux Chambres. Objectif : faire disparaître une bonne fois pour toutes cette épée de Damoclès au-dessus de la tête du Président.

lundi 28 février 2011

Obama, allié de la communauté gay

C’est un geste politique majeur en faveur des droits des homosexuels aux Etats-Unis : Barack Obama vient d'annoncer que son administration ne reconnaissait plus la loi fédérale de 1996 définissant le mariage comme la seule union d’un homme et d’une femme. Pour la Maison Blanche, ce texte est « anticonstitutionnel » car il discrimine les couples de même sexe.

Le Président américain a pris position sur cette question dans une lettre envoyée le 23 février par le Secrétaire d’Etat à la Justice Eric Holder au président de la Chambre des représentants, le républicain John Boehner (Ohio). Celle-ci explique que suite à l'examen d’un certain nombre de facteurs, dont un historique détaillé des cas de discriminations, le chef de l’Etat a conclu que « toute classification basée sur l’orientation sexuelle devrait être sujette à des critères de contrôle plus pointus ». Dans ce contexte, la section 3 du « Defense of Marriage Act » exigeant des époux qu'ils soient de sexe opposé s'avère « être en violation du  Vème amendement de la Constitution » qui protège les citoyens contre les abus de l'Etat.

Militant pro-gay le 11 octobre 2009
à Washington (Photo par afagen)
Obama souhaite donc que cette loi, adoptée sous l’ère Clinton par un Congrès majoritairement républicain, « ne soit plus défendue (lors de contentieux portant sur cette question) par les avocats du Département de la Justice ». Toutefois, séparation des pouvoirs oblige, le Président assure que le Marriage Act continuera à être mis en œuvre par l’exécutif tant qu’il n’aura pas été abrogé par le Congrès ou rendu caduc par les tribunaux.

Un geste essentiellement politique

En pratique, la déclaration du Président n’oblige pas les juges à reconnaître le mariage homosexuel - ces derniers restant libres d'interpréter la loi comme bon leur semble. Elle n’en constitue pas moins un signal politique très fort à destination de la communauté gay. Cette décision devrait en outre permettre aux couples homosexuels de porter plus facilement leur cas devant la Cour Suprême au motif que leur droit constitutionnel à la non-discrimination a été violé.

Elle pourrait également accélérer l'évolution de la législation américaine en matière de mariage homosexuel. Pour l’heure, seuls le Connecticut, le Massachusetts, l'Iowa, le New Hampshire, le Vermont et le District de Columbia autorisent le mariage gay alors que trente Etats l'interdisent explicitement. En Californie, l'amendement constitutionnel interdisant le mariage homosexuel a été invalidé mais la décision fait aujourd'hui l'objet d'un appel. De son propre aveu, le Président s’est dit jusqu’à présent plus favorable à l'union civile des gays qu'à leur mariage en tant que tel, mais l'an dernier il a reconnu que son opinion sur le sujet évoluait sans cesse.

Avec cette nouvelle décision, la Maison Blanche fait un pas de plus en faveur des droits des homosexuels aux Etats-Unis. En décembre déjà, l’administration Obama avait réussi à faire abroger par le Congrès sortant la loi dite « Don't ask, don't tell », qui obligeait les militaires gays à taire leur orientation sexuelle sous peine d'être exclus de l'armée et forçait leurs supérieurs à ne pas poser de questions.

Critiques des républicains et des Eglises

Réagissant à la lettre du ministre de la Justice, le président de la Chambre John Boehner a critiqué le moment choisi par Obama pour aborder ce sujet: « Pendant que les Américains réclament que Washington se concentre sur la création d’emplois et la réduction des dépenses, le Président va devoir expliquer pourquoi il estime que c’est le moment approprié pour soulever une question aussi controversée qui divise la nation », a-t-il indiqué. Les Eglises ont également exprimé leur mécontentement face à une décision qui « viole la foi chrétienne ».

De leur côté, les organisations de défense des droits civiques des homosexuels ont applaudi le courage de l'administration Obama et salué cette « manifestation de soutien historique en faveur d'une égalité de traitement des individus devant la loi ». La sénatrice démocrate de Californie Dianne Feinstein a quant à elle annoncé qu'elle allait introduire un projet de loi pour abroger le Marriage Act « une bonne fois pour toutes ».

Alors que le Président vient d’embaucher un homme notoirement gay comme nouveau chef du protocole, nombre de militants homosexuels estiment n’avoir « jamais eu d'allié aussi solide à la Maison Blanche ». Obama sait qu’il pourra compter sur leur soutien lors des élections présidentielles de 2012.

vendredi 25 février 2011

Sursaut populaire dans le Wisconsin

Un vent de révolution souffle sur le Wisconsin. Depuis dix jours, des dizaines de milliers de fonctionnaires manifestent contre le projet de loi du gouverneur républicain Scott Walker visant à réduire drastiquement leur droit de négocier des conventions collectives. Un épisode historique dans le pays qui témoigne de la frustration profonde d’une partie de la population affaiblie par la crise.

Manifestation de travailleurs à Madison
(crédit: CindyH Photography)
Depuis qu’ils campent dans le grand hall d'entrée du parlement de Madison, la capitale de l'Etat, les grévistes n’ont pas hésité à brandir des slogans se référant aux révolutions qui embrasent actuellement le monde arabe. « Hosni Walker », peut-on ainsi lire sur les pancartes, ou encore « Si l’Egypte peut avoir une démocratie, pourquoi le Wisconsin ne le peut pas ? ». Internet est également mis à contribution puisque le site http://www.minimubarak.com/ a été créé la semaine dernière au moment où le gouverneur Walker menaçait de faire appel aux gardes nationaux pour disperser la foule.

Ce qui a mis le feu aux poudres dans cet Etat glacial du nord des Etats-Unis c'est la proposition de loi du gouverneur conservateur d’augmenter de 8% en moyenne les cotisations retraite et santé des fonctionnaires et de réduire comme peau de chagrin le pouvoir des syndicats de négocier avec les employeurs des conventions collectives. Le texte vise aussi à instaurer un système dans lequel les salariés voteraient chaque année pour dire s'ils continuent à adhérer aux syndicats. 

Elu le 2 novembre dernier (37 gouverneurs d’Etat étaient renouvelés en même temps que se tenaient les élections de mi-mandat du Congrès fédéral), Scott Walker justifie ce texte par le besoin urgent de réduire le déficit budgétaire colossal de son Etat qui frise les 137 millions de dollars. Sauf que s’en prendre aussi brutalement à 50 ans d'acquis sociaux ne pouvait rester sans réaction. Des dizaines de milliers de fonctionnaires, dont les professeurs et les pompiers, se sont ainsi mis en grève dès l’annonce du projet de loi - leur nombre atteignant jusqu’à 68 000 personnes dans la rue samedi dernier. Les manifestants arguent que ce n’est pas la suppression des droits syndicaux qui va combler le trou du déficit. De plus, si ce trou est si massif c’est parce que Walker l'a aggravé en réclamant dès son arrivée des baisses d’impôts d’une valeur de 140 millions de dollars principalement destinées aux plus aisés.

Les sénateurs démocrates locaux s'enfuient 

Face à cette contestation populaire reprise sur toutes les télévisions du pays, le gouverneur soutenu par le Tea Party n'a toujours pas bougé. Au contraire : enregistré sans le savoir lors d’une conversation téléphonique, il a laissé entendre que ce n’était que le début de nombreuses batailles, que d’autres gouverneurs républicains avaient l’intention de proposer des mesures similaires notamment dans l’Ohio et que le « moment » était venu « de changer le cours de l’histoire ». Walker, qui a reçu lors d’une conférence mercredi une véritable standing ovation de la part des groupes industriels les plus puissants du Wisconsin, a par ailleurs averti publiquement que les syndicats devraient faire des concessions sinon quelque 6000 fonctionnaires pourraient être licenciés.

Les syndicats, qui ne représentent qu’un petit pourcentage des manifestants, ont répliqué qu’ils étaient prêts à faire des sacrifices sur les prestations sociales mais ont catégoriquement refusé de céder sur la question des conventions collectives. Défendant ce même point de vue, les 14 élus démocrates du Sénat local se sont quant à eux littéralement enfuis du Wisconsin pour se cacher dans un autre Etat - en l’occurrence l’Illinois voisin - afin que la Chambre haute locale n’ait pas le quorum nécessaire pour mettre aux voix le projet de loi. Les 19 élus républicains du Sénat sont furieux car le quorum est de 20 personnes. Ils ont bien tenté de lancer la police aux trousses des fugitifs pour essayer d’en récupérer au moins un, mais en vain. Une situation quasi ubuesque…

Alors que l'assemblée locale a adopté le projet de loi jeudi soir et que le texte doit à présent être transmis au Sénat, les 14 sénateurs démocrates restent le dernier espoir des manifestants. Ils ont fait savoir qu'ils ne reviendraient que lorsque Walker accepterait de lâcher du lest et de rechercher un compromis.

Des travailleurs harassés et frustrés

L’ensemble de cet épisode, historique pour le pays qui ne connaît que très rarement de telles grèves, illustre plusieurs réalités. Tout d'abord, l'arrogance de certains dirigeants locaux soutenus par de puissants groupes industriels qui pensent pouvoir, sans obstruction, supprimer des décennies d’acquis sociaux au prétexte de la réduction du déficit. Pour le Prix Nobel d'Economie Paul Krugman, ce qui se passe dans le Wisconsin n'est d'ailleurs pas une question de rigueur fiscale mais bien de lutte de pouvoir menée par ceux qui essaient de faire du Wisconsin, et à terme de l'Amérique, « moins une démocratie qui fonctionne qu'une oligarchie du tiers monde » (voir l'article du New York Times).

Les événements du Wisconsin témoignent aussi d'un réveil populaire de la part de travailleurs affaiblis par les effets de la crise économique et moralement frustrés d'être toujours les premiers à devoir se serrer la ceinture. Ils révèlent enfin la guerre menée par le parti républicain pour se débarrasser définitivement du monde syndical, aujourd’hui divisé et en effectifs réduits mais demeurant l’une des principales sources de financement et de soutien électoral du parti démocrate.

Le Président Barack Obama n’a jusqu’à présent que faiblement pris position en faveur des syndicats. Il se trouve dans une situation délicate, partagé entre la volonté de soutenir les revendications des travailleurs et de respecter sa promesse de réduire le déficit public du pays. Si toutefois, comme cela est annoncé, de nouvelles grandes manifestations venaient à naître dans les capitales d’autres Etats, il pourrait se voir contraint d'hausser le ton. 

vendredi 18 février 2011

Permis de tuer pour les « pro-vie »

A la consternation générale, l’Etat du Dakota du Sud dans le nord des Etats-Unis a adopté en commission parlementaire un projet de loi qui permettrait de justifier le meurtre de docteurs pratiquant l’avortement. Un véritable droit à tuer défendu par les plus fondamentalistes des activistes « pro-vie ». Face au scandale provoqué par cette annonce, le vote en plénière a été ajourné.

Phil Jensen, l'élu républicain local
à l'initiative du projet de loi
(photo South Dakota Legislature)
La nouvelle est sortie mardi dans le magazine américain Mother Jones avant d'être reprise dans la semaine par toute la presse du pays. Le texte en question, déposé par l’élu républicain local Phil Jensen, propose d’étendre la définition de l’ « homicide justifié » et d’y inclure tout homicide visant à prévenir le meurtre de fœtus. En clair, une personne A peut tuer une personne B si cela permet d’éviter que la personne B n’élimine « l’enfant non né » de la personne A ou de son partenaire, parent, enfant. Le projet de loi a été approuvé en commission (9 pour, 3 contre) et doit à présent être mis aux voix de la plénière de la Chambre de l’Etat, dominée par les républicains. Chaque Etat dispose en effet de sa propre Chambre et de son propre Sénat, différents de la Chambre et du Sénat au niveau fédéral.

Face à l’ampleur du scandale suscité par cette mesure, les législateurs du Dakota du Sud ont toutefois décidé jeudi d’ajourner le vote et de le reporter à une prochaine session plénière. Car si cette loi entre en vigueur, elle autorisera en théorie le père, la mère, le fils, la fille, ou le mari de toute femme de tuer quiconque essaie de pratiquer un avortement sur cette femme, y compris si celle-ci souhaite subir l’avortement. Furieuses, de nombreuses associations de défense du droit à l’avortement ont dénoncé un texte « dangereux » et « ouvertement anticonstitutionnel ». Pour la Fédération nationale de l’avortement, la mesure constitue une « invitation à tuer les pourvoyeurs d’avortement ».

C’est aussi un véritable argument d’auto-défense pour de potentiels extrémistes prêts à aller jusqu’à commettre un meurtre au nom de leurs opinions. Et ils existent bel et bien: depuis 1993, huit docteurs ont été assassinés par des fondamentalistes anti-avortement dans cet Etat ultra conservateur du centre du pays, alors que 17 autres ont été les victimes de tentatives de meurtre. Certains des coupables ont essayé lors de leur procès d’invoquer le principe d’homicide justifié. Mais pour le rapporteur de la loi Phil Jensen, l’objectif de cette proposition est de donner « plus de cohérence » au code criminel du Dakota du Sud, qui permet déjà d’inculper pour homicide involontaire ou meurtre une personne coupable d’un crime résultant par la mort d’un fœtus.

Décourager de pratiquer un avortement

Sauf qu’entre considérer que tuer une femme enceinte est un double meurtre et tenter de créer une loi pour justifier le meurtre de docteurs pratiquant l’avortement, il y a une différence. Le Dakota du Sud dispose actuellement de l’une des législations les plus sévères du pays en matière d’avortement et de l’un des taux d’avortement les plus bas. Depuis 1994, plus aucun médecin ne pratique l’avortement dans cet Etat immense et rural. L’organe équivalent du planning familial fait toutefois venir une fois par semaine un docteur de l’extérieur dans une clinique de Sioux Falls, dans le sud-est de l'Etat, pour traiter certaines patientes.

Les femmes désireuses de pratiquer un avortement doivent alors respecter plusieurs règles, comme recevoir obligatoirement toute une série de conseils ou attendre 24 heures avant de lancer la procédure. Le docteur doit également encourager la personne à regarder l’échographie de son enfant et lui lire un texte déjà tout rédigé afin de la faire réfléchir à deux fois avant de passer à l’acte (le document indique notamment que l’avortement « met un terme à la vie d’un être humain entier, unique et vivant »). Depuis peu, les docteurs sont même poussés à donner des informations erronées en indiquant que l’avortement « accroît les risques de suicide »…

Arrêt de la Cour Suprême de 1973

Le Dakota du Sud a tenté à deux reprises en 2006 et 2008, par référendum, d’interdire complètement l’avortement mais sans succès. Du coup, les activistes « pro-vie » et les législateurs conservateurs tentent par tous les moyens de rendre très difficiles les conditions d’accès à un avortement. D'autres Etats essaient actuellement d'adopter une interdiction totale de l'avortement (sauf si la vie de la mère est en danger), par exemple le Mississipi ou le Missouri.

Si de telles interdictions étaient votées, elles garderaient une forte portée politique mais ne seraient pas juridiquement valides. Il faudrait attendre pour qu'elles le deviennent que l’arrêt de la Cour Suprême du 22 janvier 1973 soit renversé. Cet arrêt prévoit que la liberté personnelle et la protection de la sphère privée comprennent le droit de la femme de décider dans les six premiers mois de l'interruption d'une grossesse. A plusieurs reprises au cours de ces trente dernières années, la Cour Suprême a eu l'occasion de se pencher sur cet arrêt Roe v. Wade mais si des modifications ont été apportées pour rendre plus difficile l'avortement, le principe de base a été maintenu. 

mercredi 16 février 2011

Le budget de la discorde

Les négociations budgétaires vont être le sujet de tension de ces prochaines semaines entre la Maison Blanche et le Congrès. Les coupes proposées par le Président en 2012 sont loin de satisfaire les élus républicains qui les jugent insuffisantes et irresponsables face à la dette du pays. Ces derniers essaient en parallèle de couper 61 milliards de dollars de dépenses fédérales en 2011.

Le démocrate Barack Obama a présenté mardi devant la Chambre puis le Sénat son projet de budget pour l’année fiscale 2012, qui démarre le 1er octobre. Le texte prévoit un montant de 3,7 trillions de dollars avec des investissements dans de nombreux chantiers annoncés par le chef de l’Etat dans son discours sur l’état de l’Union le 25 janvier (voir article antérieur). C’est le cas de l’éducation, des énergies dites « propres », de la recherche ou des infrastructures avec notamment le projet de construction d’un train à grande vitesse et une initiative visant à rendre plus efficaces les réseaux Internet sans fil. Autant de domaines considérés comme « nécessaires pour assurer notre futur » et aider les entreprises américaines à rester « compétitives », selon les mots du Président.

Le projet de budget 2012: l'énorme document
fait plusieurs milliers de pages  (Photo R.P.)
Le projet de loi avance par ailleurs d’importantes coupes budgétaires afin de rétrécir le déficit colossal du pays qui, en 2011, devrait friser les 1650 milliards de dollars (10,9% du PIB !). Les réductions portent sur la suppression ou la suspension de 200 programmes fédéraux jugés inefficaces, obsolètes ou duplicatifs. Obama propose en outre un gel de cinq ans du budget de nombreuses agences gouvernementales et une diminution de 78 milliards sur cinq ans des dépenses pour le Pentagone. Le Président reconnaît que certaines coupes ont été « douloureuses » car elles touchent à des secteurs défendus par son administration comme les allocations pour le chauffage des foyers défavorisés, les bourses d’enseignement supérieur ou certains aspects du programme Medicare pour les personnes âgées. Mais selon lui « atteindre nos objectifs fiscaux nécessite des sacrifices de la part de tous ».

Si deux tiers des économies proposées viennent de réductions de dépenses, un tiers est issu d’augmentations de taxes avec notamment l’élimination des avantages fiscaux dont bénéficiaient jusqu’à présent les groupes pétroliers et gaziers (autre projet annoncé dans le discours sur l’état de l’Union). La Maison Blanche a aussi indiqué qu’elle comptait abandonner en 2012 les réductions d’impôts pour les ménages les plus riches remontant à l’ère Bush. L’objectif global de l’administration Obama est ainsi de réduire le déficit de 1,1 trillion de dollars dans les dix prochaines années.

« Le pays précipité vers la banqueroute »

Face à ces coupes sévères, les plus à gauche des démocrates ont regretté que certains programmes d’aides sociales soient sacrifiés alors que les « millionnaires de Wall Street » continuent de bénéficier de réductions fiscales. Allusion faite au compromis bipartisan décroché en décembre visant à prolonger de deux ans toutes les baisses d’impôts y compris celles des plus riches. Chris Van Hollen, élu démocrate de la commission des budgets de la Chambre (Maryland), estime néanmoins qu’une majorité de démocrates devrait soutenir le gel des dépenses.

Du côté des adversaires républicains, les attaques ont fusé dans tous les sens dès la publication du texte d’Obama lundi. Les critiques portent aussi bien sur les augmentations d’impôts, que sur les nouveaux investissements annoncés, ou sur les réductions de dépenses considérées comme bien trop faibles dans le contexte actuel. « Le Président a échoué à combattre les menaces fiscales et économiques urgentes auxquelles nous faisons face », a lancé le puissant président de la commission des budgets de la Chambre Paul Ryan (Wisconsin), ajoutant que ce projet de loi « précipite le pays vers la banqueroute ». Le leader de la minorité républicaine au Sénat Mitch McConnell (Kentucky) a quant à lui qualifié le texte d’« irresponsable » et de « pas sérieux ».

La Chambre, qui depuis les élections de mi-mandat en novembre est passée aux mains des républicains, va rédiger sa propre résolution sur le budget 2012 d’ici avril. Celle-ci devra être approuvée par le Sénat (encore dominé par les démocrates) pour devenir le programme officiel des dépenses en 2012 sans avoir à être signée par le Président. La bataille est donc lancée et ce, alors même que démocrates et républicains essaient toujours de s'entendre sur le financement des sept derniers mois de l’année fiscale 2011. Ils ont jusqu’au 4 mars pour y parvenir. En décembre, le budget 2011 n’avait en effet été qu’en partie adopté en raison des chamboulements dus à la mise en place du nouveau Congrès.

Risque d’un arrêt du gouvernement ?

Le but des républicains de la Chambre est de faire voter cette semaine une réduction des dépenses pour 2011 de l’ordre de 61 milliards de dollars par rapport à 2010. Les ultraconservateurs du Tea Party, qui ont grandement participé à la victoire des républicains en novembre, ont bataillé ferme pour pousser leurs confrères à être plus agressifs et à porter les coupes à 100 milliards de dollars.

Mais la Maison Blanche estime que ces réductions vont déjà bien trop loin et risquent de miner les fonctions vitales du gouvernement ainsi que les investissements clés dans la croissance économique et la création d’emplois. Si Obama a jusqu’à présent affiché sa volonté de négocier avec le Congrès, il pourrait menacer de poser son veto à la résolution sur le budget 2011. L’épreuve de force devrait se poursuivre avec au final le risque, si aucun accord ne ressort, d’un arrêt du gouvernement durant plusieurs jours comme ce fut le cas sous l’administration Clinton à la fin de l’année 1995.

mercredi 9 février 2011

Un parti républicain écartelé

C’est ce que l’on appelle faire un grand écart : le président de la Chambre des représentants, le républicain modéré John Boehner (Ohio), a déclaré mardi sur une station de radio de Cincinnati qu’il « devrait être considéré comme un membre du Tea Party ». Alors que d’importantes échéances se profilent, ce dernier cherche à reconquérir l'aile la plus conservatrice de son parti pour retrouver un semblant d'unité.

Elu « Speaker of the House » le 5 janvier, Boehner a remplacé au perchoir la démocrate Nancy Pelosi (Californie) suite à la victoire des républicains aux élections de mi-mandat du 2 novembre. L’enthousiasme suscité au sein de la population par le mouvement ultraconservateur du Tea Party - qui appelait durant la campagne à moins d’impôts, moins de dépenses publiques et moins d’intervention de l’Etat - a largement aidé les républicains à battre leurs adversaires cet automne. Sur les 60 sièges supplémentaires qu’ils ont décrochés à la Chambre, 28 étaient en effet soutenus par le Tea Party.

Manifestants anti-Tea Party le 2
octobre à Washington (Photo R.P.)
Un tel raz-de-marée ne pouvait rester sans conséquence sur la cohérence interne du parti. Désireux de faire entendre leur voix et de « respecter les promesses de campagne », de nombreux « freshmen » (nouveaux élus) issus du Tea Party ont depuis janvier commencé à se démarquer du discours traditionnel du GOP (Grand Old Party, surnom du parti républicain). Ils ont notamment reproché à Boehner et ses confrères de ne pas se montrer suffisamment agressifs dans les coupes à opérer sur les dépenses  gouvernementales.

Selon eux, la réduction de 32 milliards de dollars au budget 2011 réclamée par le président républicain de la commission des budgets de la Chambre, Paul Ryan (Wisconsin), ne va pas assez loin comparée au chiffre de 100 milliards brandi par le GOP durant la campagne. Le 25 janvier dernier, les membres du Tea Party ont par ailleurs choisi Michele Bachmann, du Minnesota, pour délivrer leur propre réponse au discours sur l’état de l’Union du Président Obama,  se démarquant ainsi de la voix officielle des républicains portée par Paul Ryan (voir article précédent).

Premier échec des républicains

Hier, cette tension latente a éclaté pour aboutir au premier grand échec du parti républicain depuis qu’il est aux commandes de la Chambre. Suite à la défection d’une partie de ses membres issus essentiellement du Tea Party, le GOP n’est en effet pas parvenu à faire adopter la prolongation du très controversé « Patriot Act ». Cette loi anti-terroriste, signée sous l’administration Bush en 2001 dans la foulée des attentats du 11 septembre, vise notamment à renforcer le pouvoir des agences fédérales telles que le FBI ou la CIA. Ce qui, aux yeux de certains Tea Partiers, est synonyme de trop d’intervention de l’Etat.

Face à ces divisions internes, Boehner tente donc de maintenir un semblant de cohésion. Les propos qu'il a tenus en direct sur l'une des radios locales de son Etat en sont l’illustration. Lors de cette interview, le président de la Chambre a également ajouté qu’il « croyait grandement » aux idées défendues par le Tea Party et qu’il était en contact permanent avec les chefs de ce mouvement né en 2008 au lendemain de l’élection de Barack Obama.

S'ils ne sont pas rapidement dépassés, ces désaccords pourraient devenir un handicap pour le parti républicain lors de la campagne présidentielle qui débutera officiellement en septembre. Déjà, lors de la campagne pour les élections de mi-mandat l'automne dernier, la question de l’influence du Tea Party - dont le nom se réfère aux révoltés américains de 1773 qui avaient jeté des cargaisons de thé à la mer pour protester contre les impôts de l’Empire britannique - faisait débat. 

Le double effet Tea Party

Selon la journaliste du New York Times Kate Zernike, auteur du livre « Boiling Mad » sur le Tea Party, l’ « énergie » suscitée par ce mouvement aux racines populaires demeure contrebalancée par l’ « extrémisme » de ses membres, qui tend à repousser les électeurs modérés. En novembre, on a ainsi pu constater que dans certains Etats les piètres prestations de candidats républicains affiliés Tea party ont été bénéfiques aux démocrates. L'exemple le plus frappant est celui de Christine O’Donnell, concourant pour le Sénat dans le Delaware, qui s’est ridiculisée en démarrant l’un de ses clips de campagne par la phrase « I'm not a witch » (Je ne suis pas une sorcière).

Dans d’autres Etats au contraire, les candidats Tea Party ont su remotiver des électeurs républicains désenchantés grâce à des discours anti-establishment. Et ce, malgré les mises en garde des organisations de défense des droits civiques avertissant que le Tea Party offrait « une plateforme aux antisémites, aux racistes et aux fanatiques » (voir le rapport de la NAACP).

John Boehner devrait  donc continuer à faire des appels du pied à ce mouvement susceptible de ramener des électeurs en 2012 et avec qui il faut désormais compter. Plusieurs élus Tea Party sont d’ailleurs déjà en lice pour les primaires du parti républicain, prévues début 2012.